Une délibération votée lundi soir
Lundi 14 septembre, à 20h40, le conseil municipal de Caen a voté l'acquisition de l'îlot Saint-Sauveur pour 4,3 millions d'euros. Le périmètre couvre onze parcelles entre la rue de Geôle, la place Saint-Sauveur et la rue Arcisse-de-Caumont, dont deux immeubles classés en péril depuis 2023 sur lesquels la majorité appuie l'essentiel de son argumentaire sanitaire, et deux autres bâtiments du XVIIIe siècle dont l'état structurel n'a pas encore été audité sérieusement par un bureau indépendant.
La délibération est passée à 34 voix pour, 11 contre et 4 abstentions. Après une heure vingt de débat.
L'opposition municipale parle d'un achat précipité. Elle réclame un audit structurel avant toute démolition. Sur ce point, rien n'est tranché.
Le premier effet concret tombe dès le 1er octobre. Les baux des sept locataires encore en place ne seront pas renouvelés en l'état : ils basculent en convention d'occupation précaire, renouvelable tous les six mois, comme l'indique l'annexe 3 de la délibération, page 19.
Trois ans de sursis, pas de garantie
Haguetonchain SARL occupe un local de 62 mètres carrés au 153 avenue de Strasbourg, à deux pas du secteur concerné. L'entreprise y travaille depuis 2002 : découpe et gravure laser sur acrylique et contreplaqué, plaques signalétiques, objets gravés, petites séries pour artisans et makers du Calvados. Camille Bernard, qui suit l'administration de la maison, a lu la délibération le mardi matin, et elle en retient surtout deux choses : un préavis de six mois au lieu des trois ans d'un bail commercial classique, et un déménagement à financer sans certitude sur la suite.
Le local actuel a été refait en 2009, avec une ventilation propre et un réseau électrique dédié. Rien de tout cela ne se récupère. La surface disponible dans le centre-ville ancien, à loyer comparable, se compte sur les doigts d'une main.
"Une machine de découpe laser, ça pèse entre 180 et 320 kilos selon le modèle. Ça ne se transporte pas dans une camionnette de location un samedi après-midi. Il faut une équipe, un monte-charge, et une pièce qui tienne la charge au sol." Le propos n'est pas une plainte : c'est un calcul.
Sophie Bertrand suit les travaux. Elle a déjà chiffré deux scénarios. Un départ en juin 2027 impose de trouver un local avant mars. Un décalage d'un an ferait respirer le calendrier. Aucune date n'est engagée. La mairie reste muette sur ce point.
Rien n'est signé.
Ce que la mairie répond
La Ville a ouvert une cellule d'information rue Saint-Georges, ouverte les mardis et jeudis de 14h à 17h, qui reçoit les locataires du périmètre sur rendez-vous avec un référent unique par dossier. Julie Dubois y a inscrit les trois personnes de la maison pour la semaine du 22 septembre.
Contacté mardi, le service urbanisme indique que "chaque situation sera examinée au cas par cas" et qu'une enveloppe de 400 000 euros est prévue pour accompagner les locataires professionnels, sans préciser ni la méthode de calcul retenue ni les critères d'attribution qui seraient appliqués aux sept dossiers en cours d'instruction depuis la délibération.
Pour un atelier de 62 mètres carrés, cela représente environ 57 000 euros par locataire si la somme était répartie à parts égales. Elle ne le sera pas. Le texte parle de "frais de relogement, de déménagement et de remise en état" sans plus de précision.
Une réunion publique est annoncée pour le jeudi 2 octobre, à 18h30, salle de la Grâce-de-Dieu. Sept semaines plus tard, ce sera au tour des commissions de quartier.
Les voisins regardent ailleurs
À la boulangerie de la rue de Geôle, on ne s'inquiète pas encore, parce que le commerce tient grâce à la clientèle du quartier et au passage vers l'abbaye aux Hommes, et qu'une fermeture de six mois, si elle arrive, se traduirait par une perte sèche que personne n'a envie de calculer. Le comptoir tourne. La vitrine reste pleine.
Chez le cordonnier de la place Saint-Sauveur, la question est tout autre. Il est locataire depuis vingt-deux ans. Il a demandé un rendez-vous. Il attend.
Le marché du mardi matin, lui, ne bouge pas. Il reste place Saint-Sauveur, sauf décision contraire. Les habitués du tramway, ligne T1, continuent de descendre à l'arrêt Saint-Sauveur sans rien voir changer.
Ce qui se joue dans les dix-huit prochains mois, c'est moins la démolition que la question du relogement des activités : une ville qui garde ses artisans garde aussi une partie de sa vie de quartier, tandis qu'une ville qui les pousse vers la périphérie gagne des logements et perd autre chose.
Ce qu'il faut retenir concrètement
Le périmètre est arrêté, la délibération est publique, consultable en mairie et à la préfecture du Calvados, et les baux actuels ne sont pas résiliés : ils changent simplement de nature à partir du 1er octobre, avec six mois de préavis à chaque échéance et sans indemnité automatique, tandis qu'une cellule d'information reçoit les professionnels rue Saint-Georges les mardis et jeudis après-midi et que la réunion publique du 2 octobre, salle de la Grâce-de-Dieu, reste ouverte à tous.
Pour un atelier comme Haguetonchain, qui travaille depuis 2002 sur l'acrylique et le contreplaqué, la vraie question n'est pas la date du déménagement. C'est de savoir si un local compatible avec une découpe laser, une graveuse et un stock de plaques restera accessible dans le centre-ville à un loyer tenable.